Dix ans après le vote britannique en faveur du Brexit, les sondages indiquent qu'une majorité d'électeurs a désormais une opinion négative de cette décision. Pourtant, le mécontentement public face à ses conséquences n'a pas engendré un mandat clair pour revenir sur cette décision.
Dix ans après le référendum qui a transformé l'orientation politique et économique de la Grande-Bretagne, l'opinion publique semble s'être résolument retournée contre le déroulement du Brexit.
Un sondage Ipsos réalisé en mai 2026 a révélé que 52 % des personnes interrogées estiment que le Royaume-Uni devrait demander sa réintégration dans l'Union européenne, tandis que 33 % sont favorables au maintien en dehors de celle-ci. Parmi les répondants se déclarant susceptibles de voter lors d'un futur référendum, le réintégration l'emporte avec 58 % contre 37 %. Si l'on exclut les indécis, le résultat serait d'environ 61 % contre 39 % en faveur d'une nouvelle adhésion.
Les résultats révèlent également une déception généralisée quant au bilan du Brexit. Environ 48 % des personnes interrogées estiment que le processus s'est moins bien déroulé que prévu, tandis que seulement 9 % pensent qu'il s'est mieux déroulé. Entre 48 % et 49 % se prononcent en faveur de la tenue d'un nouveau référendum, selon qu'il ait lieu avant ou après les prochaines élections générales.
Ce changement d'opinion est particulièrement marqué chez les jeunes adultes. Selon Ipsos, 68 % des 18-34 ans sont favorables à une demande de réintégration dans l'UE. Les électeurs plus âgés, notamment ceux de 55 ans et plus, restent majoritairement partisans d'un maintien en dehors de l'UE.
Les affiliations politiques continuent d'influencer les opinions. Une large majorité de sympathisants travaillistes, libéraux-démocrates et écologistes sont favorables à un retour dans l'UE, tandis que la plupart des électeurs conservateurs et réformistes préfèrent que le Royaume-Uni reste en dehors du bloc.
Les chiffres témoignent d'un regret croissant à l'égard du Brexit, mais l'opinion publique est plus complexe qu'un simple renversement du résultat du référendum de 2016.
L'issue du vote dépendra en grande partie de la manière dont les électeurs seront interrogés sur la future relation du Royaume-Uni avec l'Europe. Un fort soutien se manifeste en faveur d'une coopération concrète accrue avec l'UE, notamment dans les domaines du commerce, de la sécurité et de la défense.
Selon une étude d'Ipsos, 47 % des personnes interrogées souhaitent un rapprochement commercial avec l'UE, contre 16 % qui préfèrent des relations plus distantes. Environ 60 % sont favorables à une coopération renforcée en matière de sécurité et de défense. Par ailleurs, 53 % se disent prêts à accepter que les citoyens de l'UE aient le droit de vivre et de travailler en Grande-Bretagne en échange de l'accès du Royaume-Uni au marché unique européen.
Toutefois, lorsque des relations européennes plus étroites sont présentées comme un compromis avec le contrôle national de l'immigration, les attitudes se durcissent. Environ 52 % des personnes interrogées estiment que la Grande-Bretagne devrait privilégier un contrôle total de l'immigration, même si cela impliquerait des relations plus limitées avec l'UE.
Ce constat suggère que de nombreux électeurs sont insatisfaits des résultats du Brexit sans pour autant abandonner les préoccupations qui ont contribué à la victoire du camp du « Leave » en 2016. Les questions de souveraineté, de contrôle des frontières et d'autorité démocratique continuent de trouver un écho, même si le soutien à la réduction des barrières économiques créées par le départ du Royaume-Uni se renforce.
D'autres enquêtes menées aux alentours du dixième anniversaire ont abouti à des conclusions tout aussi négatives. Les personnes interrogées ont imputé au Brexit la hausse du coût de la vie, l'affaiblissement de l'économie, la réduction des perspectives d'avenir pour les jeunes et la complexification des échanges commerciaux. Certaines ont également conclu que le Brexit n'avait pas permis de résoudre les problèmes liés à l'immigration clandestine.
Dans un sondage, les trois quarts des personnes interrogées ont déclaré souhaiter un rapprochement avec l'UE. Toutefois, ce rapprochement n'implique pas nécessairement un retour à une adhésion pleine et entière. Pour de nombreux électeurs, l'idéal serait une relation plus coopérative et moins conflictuelle plutôt qu'un retour en arrière complet sur le Brexit.
UNE FREINAGE ÉCONOMIQUE PROGRESSIF
L'évolution de l'opinion publique est étroitement liée au bilan économique du Brexit.
Les estimations économiques publiées à l'occasion de cet anniversaire suggèrent que l'économie britannique pourrait être de 4 % à 8 % plus faible qu'elle ne l'aurait été si le Royaume-Uni était resté dans l'UE. Ces estimations comparent les performances réelles de l'économie à des modèles de son évolution possible sans Brexit, ce qui signifie que le chiffre exact reste sujet à débat.
La conclusion générale est toutefois que le Brexit a agi comme une contrainte progressive et cumulative plutôt que de provoquer un effondrement économique immédiat.
Le commerce, les investissements des entreprises et la productivité ont tous été affectés. Les entreprises britanniques peuvent continuer à exporter de nombreux produits vers l'UE sans droits de douane en vertu de l'accord commercial post-Brexit, mais l'absence de droits de douane ne signifie pas des échanges sans entraves.
Les entreprises doivent désormais se soumettre à des déclarations en douane, des contrôles réglementaires, des certifications de produits, des procédures aux frontières et des restrictions de circulation des travailleurs. Ces obstacles sont particulièrement lourds pour les petites entreprises, qui peuvent manquer de personnel ou de ressources financières pour gérer ces formalités administratives supplémentaires.
L'Union européenne demeure le principal partenaire commercial du Royaume-Uni, ce qui confère aux barrières supplémentaires un impact économique significatif. De nouveaux accords commerciaux avec des pays hors d'Europe ont certes offert des opportunités dans certains secteurs, mais ils n'ont pas compensé les frictions accrues qui affectent les échanges avec les pays voisins de l'UE.
Les partisans du Brexit estiment que le projet doit être jugé sur le long terme et que la capacité de définir des politiques indépendantes est précieuse en soi. Ils affirment que les perturbations à court terme étaient un prix à payer pour reprendre le contrôle du commerce, de la réglementation, des migrations et d'autres domaines auparavant sous l'influence des institutions de l'UE.
Les critiques rétorquent que les retombées économiques promises ne se sont pas concrétisées à l'échelle présentée lors de la campagne référendaire. Au contraire, selon eux, la Grande-Bretagne a connu une croissance commerciale plus faible, des investissements en baisse et des coûts administratifs persistants.
Le Brexit n'a donc pas entraîné l'effondrement brutal et immédiat prédit par certains de ses détracteurs. Ses effets économiques ont été plus lents et moins visibles : renoncement à des investissements, baisse de la productivité, pertes d'opportunités d'exportation et coûts supplémentaires s'accumulant au fil du temps.
L'IMMIGRATION APRÈS LA LIBRE CIRCULATION
L'immigration a été l'un des enjeux majeurs de la campagne référendaire de 2016. Les partisans du Brexit affirmaient qu'il permettrait à la Grande-Bretagne de reprendre le contrôle de ses frontières en mettant fin au droit automatique des citoyens de l'UE de vivre et de travailler dans le pays.
La libre circulation entre la Grande-Bretagne et l'UE a ensuite pris fin, et l'immigration en provenance des pays européens a diminué. Cependant, l'immigration globale n'a pas baissé comme l'espéraient de nombreux électeurs.
En revanche, l'immigration en provenance de pays hors UE a augmenté, les employeurs, les universités et les services publics recrutant du personnel grâce au système de visas post-Brexit. Des secteurs comme la santé, l'action sociale, l'hôtellerie-restauration et l'agriculture ont continué de dépendre fortement de la main-d'œuvre étrangère.
Le Brexit a donc modifié la composition et le fondement juridique de l'immigration plus clairement qu'il n'a réduit le nombre total de personnes venant en Grande-Bretagne.
Le gouvernement a acquis un contrôle formel accru sur les personnes autorisées à entrer sur le territoire américain par le biais du travail et des études, mais les choix politiques qui en ont résulté ont souvent engendré des niveaux de migration supérieurs à ceux enregistrés avant le Brexit.
Parallèlement, l'attention du public s'est de plus en plus portée sur les demandeurs d'asile arrivant à bord de petites embarcations à travers la Manche. Bien que ces arrivées ne représentent qu'une part relativement faible de l'immigration totale, elles sont devenues l'un des sujets les plus controversés politiquement du pays.
Pour les électeurs qui ont voté pour le Brexit principalement afin de réduire l'immigration, la distinction entre un contrôle légal accru et une baisse du nombre total d'immigrants s'est avérée significative. Si la Grande-Bretagne dispose désormais d'une plus grande autonomie en matière de politique d'immigration, nombreux sont ceux qui estiment que cette autonomie n'a pas permis d'obtenir les résultats escomptés.
UNE CIVILISATION POLITIQUE DURABLE
Le Brexit continue de façonner les identités politiques britanniques longtemps après la fin du processus officiel de sortie de l'UE.
Le référendum a divisé les électeurs selon l'âge, le niveau d'instruction, la situation géographique et les opinions sociales. Ces divisions ont ensuite transcendé les allégeances partisanes traditionnelles et ont contribué à des années d'instabilité politique.
Le Brexit a dominé les gouvernements conservateurs successifs, provoqué des crises de leadership répétées et monopolisé le temps parlementaire. Il a également fragilisé l'attachement historique des électeurs aux partis conservateur et travailliste, ces derniers se structurant de plus en plus autour des identités pro-Brexit et pro-UE.
Reform UK a profité du mécontentement persistant. Certains de ses partisans estiment que le Brexit était une erreur, tandis que d'autres affirment qu'il n'a jamais été mis en œuvre de manière suffisamment complète ou compétente pour réussir.
Cette distinction demeure centrale dans le débat politique. Les détracteurs du Brexit considèrent ses difficultés économiques et diplomatiques comme la preuve que quitter l'UE était intrinsèquement néfaste. Nombre de partisans convaincus du Brexit reprochent quant à eux aux gouvernements de ne pas avoir suffisamment profité des libertés offertes hors de l'Union.
De ce fait, le débat politique ne se limite plus à l'opposition entre les partisans du Brexit et ceux du maintien dans l'UE. Il porte également sur la question de savoir si l'échec du Brexit est dû à sa conception même ou à sa mise en œuvre.
RÉINTÉGRER NE SERAIT PAS SIMPLE
Le soutien croissant à un rapprochement avec l'UE ne signifie pas que la Grande-Bretagne puisse simplement revenir à la position qu'elle occupait avant le référendum.
Toute demande de réadhésion nécessiterait l'accord des États membres actuels de l'UE et impliquerait des négociations sur les conditions d'adhésion. Des questions se poseraient notamment concernant la liberté de circulation, les contributions budgétaires, les obligations réglementaires, les politiques agricoles et de pêche, ainsi que les relations du Royaume-Uni avec l'euro et l'espace Schengen.
Les dérogations et les arrangements spéciaux dont bénéficiait auparavant la Grande-Bretagne ne pouvaient être considérés comme toujours disponibles.
Le soutien du public à la réintégration pourrait donc s'affaiblir ou se fragmenter lorsque les électeurs prendront connaissance des conditions pratiques que cela impliquerait. Une personne favorable au principe de la réintégration peut ne pas être favorable à la liberté de circulation, à des contributions budgétaires substantielles ou à l'adoption d'un plus large éventail de règles de l'UE.
Cela permet d'expliquer pourquoi le soutien à une coopération plus étroite est plus large et plus stable que le soutien à une adhésion pleine et entière immédiate.
Des mesures visant à réduire les barrières commerciales, à améliorer la mobilité des jeunes, à renforcer la coopération en matière de défense et à coordonner les politiques énergétiques, climatiques et de sécurité pourraient recueillir un soutien plus large qu'une nouvelle demande d'adhésion.
Pour tout gouvernement britannique, le défi politique consiste à améliorer les relations avec l'UE sans rouvrir tous les aspects du débat référendaire.
DES REGRETS, MAIS PAS ENCORE DE CONSENSUS
Dix ans après le vote, l'opinion publique britannique s'est inversée et est désormais défavorable au Brexit.
Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui pensent que cela a nui au pays plutôt que de l'avoir aidé. Une légère majorité se prononce en faveur d'une nouvelle demande d'adhésion à l'UE lorsque la question est posée de manière générale, tandis qu'un nombre encore plus important est favorable à un renforcement des liens économiques, diplomatiques et sécuritaires.
Les données économiques permettent d'expliquer ce changement. Le Brexit n'a pas entraîné d'effondrement instantané, mais les effets cumulatifs d'un commerce affaibli, d'investissements réduits, de perturbations du marché du travail et de frictions administratives rendent de plus en plus difficile d'affirmer que la sortie de l'UE a apporté les avantages matériels promis en 2016.
Néanmoins, la Grande-Bretagne n'est pas parvenue à un consensus définitif en faveur d'un retour à l'adhésion pleine et entière à l'UE.
L’immigration et la souveraineté demeurent des sujets de préoccupation majeurs. Le soutien à une réintégration est étroitement lié aux obligations et aux compromis qu’impliquerait un nouvel accord. Nombre d’électeurs semblent souhaiter les avantages économiques d’une intégration plus poussée tout en conservant l’autonomie politique associée au maintien en dehors de l’UE.
La conclusion la plus juste n'est donc pas que la Grande-Bretagne soit redevenue résolument pro-européenne. Elle a plutôt vu se développer une large majorité opposée à une relation distante ou conflictuelle avec l'Europe.
Dix ans après le référendum, les regrets liés au Brexit sont considérables. Cependant, le consensus public le plus fort penche pour une relation plus souple, plus étroite et plus pragmatique avec l'Union européenne – sans pour autant exiger un revirement immédiat ou inconditionnel de la décision prise en 2016.












